• S’offrir Picasso
    Posted by
       views (224)
       0 Comments

    S’offrir Picasso

    Avec l’exposition Un génie sans piédestal, le Mucem réussit un coup de maître : « s’offrir » Picasso – et la garantie d’un succès public – tout en osant une approche originale de son oeuvre et en renforçant son identité de « musée de société », issu du monde des arts et traditions populaires.

    Jean-François Chougnet, le directeur du Mucem, s’est-il souvenu du succès de l’exposition Picasso céramiste et la Méditerranée, programmée à Aubagne pendant qu’il dirigeait Marseille-Provence 2013 ? Il a commandé à ses deux commissaires, les conservateurs Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon, une exposition de la même veine, mais nettement plus ambitieuse, puisqu’elle analyse la relation de l’artiste avec l’ensemble des arts et traditions populaires. Une manière également, de faire renouer le Mucem avec ses origines et son ancêtre, le MNATP, fondé par Georges Henri Rivière en 1937. En confrontant des oeuvres de Picasso à des objets issus des premières collections constituées par l’ethnologue, l’exposition Un Génie sans piédestal (selon une formule de Michel Leiris) rend hommage à ces arts dits populaires, encore trop souvent dédaignés et que le Mucem lui-même semblait avoir un peu oublié. Elle propose, dans le même temps, une relecture pertinente de l’oeuvre de cet artiste « touche-à-tout ». Comme l’affirment Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon, « cette capacité à rebondir sur tout ; de faire, de tout, les pièces d’un puzzle plein de surprises, c’est le génie de Picasso ». La preuve en 270 pièces, venues du musée Picasso de Paris, de collections publiques et privées internationales, réparties dans les quatre sections d’un parcours qui s’ouvre sur les thématiques chères à l’artiste espagnol et se poursuit avec ses techniques de prédilection.


    Génie précoce, plongé dès l’enfance dans l’histoire de l’art et l’apprentissage académique du métier par un père peintre, Pablo Picasso est aussi l’enfant d’une Espagne traditionnelle, marquée par la religion catholique et la corrida, où les femmes portent des mantilles et les hommes (catalans) des baratines. Les premières salles de l’exposition reviennent sur cette Espagne du XIXe siècle, ses objets quotidiens et son influence sur les premières oeuvres du peintre, tel un émouvant ex-voto peint en 1899 (emprunté au musée Picasso de Barcelone), mais aussi sur des pièces ultérieures. La grande salle en forme d’arène consacrée à la tauromachie, l’une des plus importantes de l’exposition, a le double mérite de montrer la permanence des taureaux et toréadors dans l’oeuvre de Picasso et de donner à voir des toiles méconnues. De même, le cirque, emblématique de la période rose de Picasso (1904-1906), lui inspirera également en 1929 un Acrobate bleu d’un tout autre genre. Fidèle à cette enfance espagnole, d’autant plus « perdue » que Picasso refusera de retourner dans son pays natal sous le règne de Franco, il ne cessera jamais de s’y référer jusqu’à la fin de sa vie, y compris dans ses célèbres colombes porteuses de paix d’après-guerre, réminiscences probables de la colombophilie de son père, dont une toile représentant un pigeonnier est exposée.

    Les visiteurs de l’exposition Picasso céramiste et la Méditerranée retrouveront ensuite, avec bonheur, certaines pièces réalisées dans l’atelier de Jean et Suzanne Ramié à Vallauris. Ils découvriront que l’approche de la terre relève, chez Picasso, d’une démarche comparable à celle qui le pousse à expérimenter d’autres artisanats. Qu’il se lance dans la céramique, l’orfèvrerie, la linogravure, le textile ou le bois…, c’est toujours à la suite d’une rencontre avec un homme ou une femme de l’art, qui l’initie à ses techniques : François Hugo, Hidalgo Arnéra, Marie Cuttoli, Paco Durrio… Picasso s’en empare ensuite et dépasse rapidement ses maîtres, avec la liberté qui le caractérise. Cette liberté atteint son comble dans les sculptures dites d’assemblages, réalisées à partir des années quarante. Une selle et un guidon de bicyclette deviennent une tête de taureau, les petites voitures offertes à son fils le visage d’une guenon… Qu’il s’initie aux techniques artisanales ou recycle des objets, Picasso travaille à l’instinct, se met à l’écoute des possibilités du matériau. « Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne part pas de l’oeuvre à faire ; c’est l’objet trouvé qui en devient le stimulus. Il ne s’agit pas pour lui de faire du bricolage, mais de traduire le pouvoir évocateur de l’objet », expliquent Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon. C’est ça aussi le génie de Picasso ! Ou l’un des nombreux traits de génie d’un artiste qu’aucune exposition ne parvient à circonscrire entièrement et qui n’en finit pas de surprendre.

Leave a Reply

* Name:
* E-mail: (Not Published)
   Website: (Site url withhttp://)
* Comment: